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RIA Novosti

Tribune libre

Pourquoi la Russie ignore le Conseil de l'Europe

Fedor Loukianov
16:00 11/10/2012
"Un monde changeant" par Fedor Loukianov

La dernière session de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (APCE) s'est accompagnée d'une sérieuse polémique entre Moscou et Strasbourg ce qui, bien sûr, n'a rien d'un scoop. Depuis 1996 et l'adhésion de la Russie au Conseil de l'Europe, les conflits s'enchaînent. Parfois, pendant la première guerre de Tchétchénie notamment, ils ont mené les différents acteurs au bord de la rupture et l'on promettait de priver la délégation russe du droit de parole - c'est arrivé une fois – voire de suspendre son statut de membre. A son tour, aux moments les plus critiques, Moscou a menacé de quitter l'Assemblée et d'emporter avec elle sa contribution financière – l'une des plus élevées des pays membres.

Ces relations sont devenues une constante et les personnes - ou autres organisations - impliquées dans le processus ont appris à manœuvrer entre les bonnes prestations en public et l'entente politique en coulisses. Aujourd'hui, quelque chose a changé. Si, auparavant, la Russie continuait à prouver qu'elle faisait partie à juste titre de la principale organisation consacrée aux questions démocratiques, aujourd'hui Moscou y a perdu tout intérêt.

Et il ne s'agit pas seulement de la visite annulée de Sergueï Narychkine, président de la Douma (chambre basse du parlement) ni de la réaction négative de la Russie face à un rapport présentant le respect de ses engagements: les deux événements s'inscrivent parfaitement dans le modèle actuel de ces relations. La réaction du porte-parole du président russe, Dmitri Peskov, aux recommandations officielles de l'APCE, est plus inhabituelle: "Ces formulations et ces appels sont inappropriés et, évidemment, nous ne les écouterons pas".

"Évidemment… nous ne les écouterons pas" – telle est la nouvelle approche de la Russie. Calme et méprisante. Auparavant, en réfutant la critique, la Russie soulignait toujours sa volonté de travailler avec le Conseil de l'Europe pour trouver des formulations acceptables et construire un règlement diplomatique. Aujourd'hui, la Russie laisse entendre qu'elle n'a plus l'intention de faire de tels efforts. Que s'est-il passé? Plusieurs processus ont coïncidé.

Le Conseil de l'Europe, tout d'abord, n'est plus dans la même situation. Dans les conditions d'une crise mondiale et européenne, il ne serait pas judicieux pour lui de malmener ses donateurs, sachant que la Russie a financé 12% de l'ensemble du budget de l'organisation en 2011 - plus de 34 millions de dollars. Une somme dérisoire par rapport au prix du transfert du brésilien Hulk du FC Porto au Zenith Saint-Pétersbourg, mais qui représente beaucoup d'argent pour les organisations européennes. Notamment lorsque le secrétaire général du Conseil de l'Europe, Jagland Thorbjorn, reconnaît que le CE doit se serrer la ceinture et optimiser son efficacité en raison du déficit financier.

La Russie en est consciente et, étant l'un des rares pays du Conseil ayant de l'argent disponible, se sent de plus confiante dans ses relations avec le CE. Ce n'est pas un hasard si la seule mesure pratique - et non pas une recommandation -, proposant dans le rapport de faire passer la Russie dans la catégorie des pays de moindre confiance pour passer son suivi au Comité des ministres, organisme exécutif du CE, n'a pas été adoptée.

Hormis l'approche purement mercantile, il existe également une cause plus générale à cette situation. Après avoir subi la transition postsoviétique, la Russie est à la recherche d'une nouvelle identité: elle testera divers extrêmes et aujourd'hui, elle s'est avant tout rapprochée du traditionalisme. Par rapport à l'Europe, qui voit la garantie de sa propre stabilité dans le rejet des dogmes habituels et une plus grande souplesse culturelle et morale, le chavirement de la Russie vers "la morale et la spiritualité", renforcé par la piété ostentatoire de l'église, ressemble à la revendication d'un modèle alternatif.

Le Conseil de l'Europe a toujours exigé que la Russie respecte ses valeurs, reprochant à Moscou de faire flirter le pragmatisme et le cynisme. Le modèle politique russe s'est ainsi trouvé sous le feu des projecteurs – imparfait, transitoire, mais qui semblait aller vers la conception européenne moyenne de la démocratie. D'ailleurs, la Russie insistait précisément sur cette formulation. Aujourd'hui les rôles semblent être inversés – Strasbourg met l'accent sur la politique tandis que Moscou parle de valeurs, non pas celles qui sont habituellement prônées par le Conseil de l'Europe - mais des valeurs traditionnelles. D'autant que la tolérance européenne frise l'absurde – la ville de Wittenberg a par exemple proposé de décerner au groupe Pussy Riot le prix Luther, un geste qui a même indigné l'Eglise évangélique allemande malgré toute sa modernité. Une telle substitution de notions et leur érosion s'inscrivent tout à fait dans l'atmosphère mondiale actuelle, où la netteté des principes disparaît et tout trait s'efface.

Le plus important, probablement, est que la Russie n’arrive toujours pas à surmonter la barrière mentale qu'est l'héritage des années 1990. La mémoire d'une époque pendant laquelle il fallait constamment se justifier est très profonde. Ignorer le Conseil de l'Europe et expulser du pays l'Usaid (Agence américaine pour le développement international), qui s'associe à la période de la plus grande faiblesse, serait une revanche tardive. Dans le même registre, fermer le programme Nunn-Lugar pour le recyclage des munitions, très important en période d'effondrement, mais aujourd'hui considéré comme inéquitable.

La Russie n'est plus un pays émergent nécessitant d'être remis sur le droit chemin, déclarent les autorités russes. Et c'est parfaitement vrai. Mais le terme "émergent" ou "en développement" a deux significations. Politique – un pays qui surmonte le sous-développement. Et générale – celui qui se développe, qui effectue un mouvement en avant. En renonçant fièrement au premier sens, au nom du passé et de la souveraineté, le plus important est tout de même de ne pas perdre le second.

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

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