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RIA Novosti

Tribune libre

Eltsine: l'heure de l'évaluation objective n'est pas encore venue

Fedor Loukianov
11:27 26/04/2012
"Un monde changeant" par Fedor Loukianov

Le premier président russe Boris Eltsine est décédé il y a cinq ans. Douze années se sont écoulées depuis son départ de la scène politique. Mais on est encore très loin d'avoir une perception objective de Eltsine et de son époque. Probablement parce qu'elle n'est toujours pas terminée – ni émotionnellement (les débats acharnés sur les années 1990 se poursuivent), ni psychologiquement (l'effondrement de l'URSS demeure un drame), ni même politiquement – un homme qui doit sa position à Eltsine revient au poste de président de Russie. Boris Eltsine est le symbole du passage difficile et tragique de la Russie vers une nouvelle époque. Une transition qui continue et se poursuivra pendant encore très longtemps.

L'époque de Eltsine est une expérience unique de transformation dramatique et radicale de l'un des piliers géopolitiques du système mondial non assortie de la perte du statut mondial du pays concerné, et c'est ce qui est le plus important. L'héritage de Boris Eltsine n'est pas simplement une nouvelle souveraineté russe apparue sur les ruines soviétiques, mais une nouvelle grande puissance qui a survécu au choc qui aurait pu lui être fatal.

Dans l'histoire européenne contemporaine deux dirigeants sont parvenus à le faire – le général Charles de Gaulle et le premier chancelier de la République fédérale allemande Konrad Adenauer. Les deux étaient considérés de leur vivant comme des personnages controversés. Leurs actes provoquaient une réaction tumultueuse et souvent négative aussi bien dans leur pays qu'à l'étranger. Les deux ont pris les choses en main lorsque leurs pays étaient à leur plus bas niveau de développement. Les deux ont dû prendre des décisions peu agréables et s'opposer parfois à la majorité. Les deux ont réussi sur une nouvelle base à ressusciter le sentiment de dignité de leurs peuples et de faire en sorte que leurs Etats conservent des rôles clés dans la politique internationale.

De Gaulle disait que les Français avaient souffert pendant la Seconde guerre mondiale plus que toutes les autres nations européennes – beaucoup de pays ont été occupés, mais la France a trahi son âme en collaborant avec les occupants. Ce pays s'est retrouvé parmi les puissances victorieuses uniquement grâce à l'intransigeance et à l'entêtement du général, alors qu'il n'avait aucun droit de prétendre à ce statut. A la fin des années 1950, la France était divisée par l'attitude envers son patrimoine colonial, et le pays a connu un nouvel effondrement de ses positions sur la scène mondiale. Le général a réussi à créer un nouveau système gouvernemental, à stopper la guerre d'Algérie, mais également à insuffler le sentiment de grandeur à ses compatriotes par sa politique étrangère parfois extravagante.

Adenauer ne s'est pas retrouvé à la tête d'un pays, mais d'un fragment de pays, constitué des restes d'une Allemagne ruinée par la catastrophe nazie. A la fin des 14 années de son gouvernement, la RFA s'était transformée en un Etat économiquement prospère, politiquement important et autosuffisant, chose inimaginable au moment de sa création en 1949. Charles de Gaulle et Konrad Adenauer ont été violemment critiqués, pour nombre de leurs adversaires ils incarnaient un florilège de vices politiques.

De Gaulle était à la fois accusé de nationalisme et de trahison des intérêts nationaux, de rigidité et de fanatisme hypertrophié pour son dirigisme politique et économique, d'autoritarisme allant jusqu'au despotisme et de tendance à soupçonner tout le monde de sournoiserie. L'épouse de Winston Churchill, allié fidèle du général de Gaulle, lui a lancé un jour: "Général, pourquoi haïssez-vous vos amis plus que vos ennemis!" Toutefois, de Gaulle était un diplomate expérimenté qui savait quand il fallait foncer tête baissée, et quand il fallait faire des concessions.

Adenauer était critiqué pour son fervent conservatisme, soupçonné de loyauté excessive pendant l'époque nazie, accusé d'absence de scrupules et de réticence à condamner totalement les crimes de l'Allemagne. De plus, on lui reprochait d'avoir trahi l'idée nationale, car il avait engagé d'entrée de jeu une politique de renforcement de la division du pays, bien qu'au début des années 1950 à l'est et à l'ouest beaucoup aient cru en la possibilité de la réunification. Des décennies plus tard il s'est avéré que c'est la politique visant à construire un Etat prospère d'Allemagne de l'Ouest qui a finalement permis à l'Allemagne de redevenir unie. Les deux dirigeants étaient forcés de partir en raison de la soif générale du changement, pendant des manifestations de masse, sur la vague de la fatigue de la société de leur style politique. L'histoire a donné son verdict. Charles de Gaulle et Conrad Adenauer ont laissé à leurs descendants des grandes puissances construites sur leurs ruines, qui n'ont pas oublié leur histoire, mais toutefois nouvelles et modernes.

Boris Eltsine est associé aux yeux de ses compatriotes au démantèlement de l'URSS. La minorité estime que c'est à mettre à son crédit, la majorité pense que c'est un crime. Indéniablement, il y a apporté une importante contribution personnelle par sa soif du pouvoir, et la destruction par Eltsine de l'Union soviétique afin d'éliminer son rival Mikhaïl Gorbatchev ne sera jamais évaluée positivement. La compréhension du fait qu'il était impossible de conserver la grandeur d'antan arrivera lorsque la Russie elle-même se considérera non pas comme un éclat d'un empire effondré, mais comme un pays autosuffisant à part entière. Il sera alors également possible d'évaluer à quel point la tâche de conserver la Russie des années 1990 comme une puissance mondiale malgré son état de l'époque était difficile, et ce que le gouvernement de Eltsine avait fait pour cela. La diplomatie russe à l'époque de Boris Eltsine est un exemple de manœuvre réussie dans un espace très réduit et d'utilisation extrêmement habile d'un arsenal étriqué. La Russie dépendait objectivement des injections financières étrangères, mais elle parvenait à défendre ses propres intérêts et obtenait des résultats sur plusieurs positions. Ceux qui faisaient de la politique étrangère à cette époque se souviennent des années 1990 avec frisson. Cependant, les bases de la position internationale de la Russie contemporaine ont été posées précisément à cette époque.

Il ne faut pas idéaliser Boris Eltsine, comme le font souvent ses fervents partisans. Il était un "animal politique" avec toutes les particularités que cela implique. Il a commis beaucoup de fautes graves, parfois presque fatidiques, et à la fin de sa présidence il s'était transformé en problème pour le développement du pays. Mais il a trouvé en lui la force de partir de son propre gré, ce qui rompait avec la coutume politique en Russie.

Si en terminant cette transition la Russie s'affirme en tant que pilier solide pour le futur ordre mondial, cela se produira également parce qu'à son époque Boris Eltsine (peut-être inconsciemment) n'a pas cédé à la tentation revanchiste. On pourrait demander à ceux qui pensent que la Russie aurait dû immédiatement exiger de ses voisins (ex-soviétiques) la restitution de ses territoires "séculaires" au lieu de reconnaître leur intégrité territoriale, s'ils sont conscients que la tentative de "faire régner la justice historique" en 1992 aurait pu déboucher sur des conflits. La Russie guérira de ses maux psychologiques lorsque son apparition sur la scène internationale en décembre 1991 sera perçue non pas comme le résultat d'une défaite historique, mais comme une nouvelle naissance. Et Boris Eltsine occupera alors une place à côté de Charles de Gaulle et de Konrad Adenauer, des figures aussi controversées et grandes que lui-même.

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

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